Où suis-je?

Bienvenue sur ce blog consacré à un peu tout et n'importe quoi, mais où il sera principalement question de: Harry Potter et la fantasy en général, de romans d'aventures maritimes, de littérature, de séries télés (majoritairement des productions britanniques, mais pas que) et de cinéma!


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Gone with the Wind
À seize ans, Scarlett O'Hara a tout pour être heureuse: fille aînée et préférée d'un riche planteur, elle a une nuée de soupirants qui obéissent à ses moindres caprices. Seule ombre au tableau, le seul jeune homme qui l'intéresse, Ashley Wilkes, est fiancé à sa cousine Melanie. Scarlett entend bien profiter d'un barbecue chez les Wilkes pour le convaincre qu'elle est la femme de sa vie mais la présence de Rhett Butler, un aventurier réprouvé par la bonne société, et l'annonce du début de la Guerre de Sécession vont contrarier ses plans.

Comme pas mal de monde avant moi j'imagine, j'ai découvert Autant en emporte le Vent par l'entremise de son adaptation, le célèbre film de Victor Fleming avec Vivien Leigh et Clark Gable. J'étais très jeune à l'époque, c'était sur un poste en noir et blanc et on m'avait envoyé me coucher avant la fin, probablement après la chute d'Atlanta. Mes parents m'avaient un peu expliqué le contexte de la Guerre de Sécession, le Sud esclavagiste et le Nord abolitionniste mais ce que j'avais retenu du film c'était principalement Scarlett et Rhett, les jumeaux et tante Pyttipat. J'ai finalement lu le roman lorsque j'étais au lycée, puis relu l'année suivante, cette fois-ci en anglais. C'était le premier livre en anglais que je lisais, avec un recours très fréquent au dictionnaire au départ, beaucoup moins sur la fin. Et donc, je m'y suis replongée cet été, un peu comme ça, même pas motivée par la dernière tempête dans un verre d'eau à son sujet quand HBOMax a temporairement retiré le film de sa plate-forme.

Gone with the Wind donc. Une de ces œuvres suffisamment fameuses pour que même ceux qui n'ont ni lu le livre, ni vu l'adaptation sachent au moins de quoi elle parle, qui sont Scarlett et Rhett, certaines répliques et que c'est tout de même raciste sur les bords, et au milieu aussi. On y reviendra parce qu'il y a beaucoup à dire, en bien comme en mal, sur ce pavé.

On a là une intrigue qui offre une fresque historique, une grande romance contrariée, le portrait d'une anti-héroïne complexe, qui touche juste par moments et qui est détestable à d'autres. Commençons par le positif. Toute la première partie réussit admirablement à montrer un monde qui s'écroule et ceux qui le constituent, la haute société esclavagiste, tomber de haut: il y avait ceux qui l'avaient vu venir mais surtout les autres, plus nombreux, tous pétris d'arrogance et de certitudes, dont les rêves de victoire facile s'amenuisent pour être anéantis. Il y a ceux qui croient en "la Cause" et les cyniques comme Rhett ou les lucides comme Ashley qui ne se font pas d'illusions mais adoptent une attitude différente vis-à-vis d'elle: profiter de l'occasion pour faire fortune comme le premier, se battre pour elle malgré tout pour une question d'honneur, comme le second. Au milieu de tout cela, Scarlett, qui n'y voit au départ qu'une source de contrariété (discussions politiques ennuyeuses, veuvage prématuré qui l'empêche de s'amuser comme autrefois) avant de connaître le danger, les privations et la perte d'êtres chers. Cette évolution est admirablement menée et quand bien même on n'a aucune sympathie pour la société dépeinte et que l'on ne regrette pas de la voir s'écrouler, les désillusions successives de Scarlett et son entourage rendent tout cela passionnant à suivre et même poignant.

Le quatuor de personnages principaux est également très riche. On pourrait les réduire à un trait chacun: la peste, le vaurien sexy, la nunuche et le mollasson, mais Scarlett, Rhett, Melanie et Ashley sont bien plus intéressants et compliqués. On a souvent envie de les secouer mais chacun a suffisamment d'attrait pour ne pas les trouver détestables ou juste méprisables (oui, même Ashley et pourtant il a le rôle ingrat). Scarlett est une enfant gâtée, sans scrupule, qui s'illusionne longtemps sur un amour de jeunesse qui l'empêche d'apprécier ceux qui l'entourent à leur juste valeur, sa belle-sœur en tête. C'est aussi quelqu'un capable de porter sa famille à bout de bras pour assurer sa survie, de défier les conventions en devenant business-woman, consciente qu'elle s'y entend mieux que son mari pour gérer une entreprise et ne s'effaçant pas derrière lui. Ses actions sont souvent contestables et en même temps, elle ne reste pas passive en pleurant sur un passé qui ne reviendra plus.

De même, il serait trop facile de réduire Rhett à la figure attrayante du voyou au grand cœur, un peu canaille mais pas bien méchant. Oui, malgré son opportunisme et son cynisme qui le rapprochent de Scarlett, comme il en est conscient dès le début, il est aussi capable de gestes désintéressés, mais sous couvert de toujours exiger de Scarlett qu'elle soit franche et de mépriser l'hypocrisie de son milieu, il ne joue pas lui-même franc-jeu en dissimulant à la jeune femme qu'il l'aime vraiment (pour ne pas tomber sous sa coupe ce qui est compréhensible mais il se montre du coup lui-même hypocrite). De plus, il reste réellement dangereux, cruel et violent, davantage peut-être que Mitchell voulait vraiment le dépeindre (par exemple on apprend qu'il a tué un Noir parce que ce dernier se montrait "hautain" avec une dame. Dans l'esprit de Margaret Mitchell, cela semble indiquer que bien qu'il professe le contraire, il a certains principes même s'il les applique brutalement, pour le lecteur moderne, il est juste raciste. Pas étonnant vu son background mais rien d'admirable dans son acte).

Melanie est encore un cas intéressant puisqu'elle est présentée comme l'antithèse de Scarlett, gentille mais timide, sans aucune opinion originale, ne rêvant que d'être une bonne épouse et une bonne mère, totalement dans le moule. Pourtant, à sa manière, elle ose braver les conventions aussi en tenant tête aux dames d'Atlanta garantes de ce qui est respectable ou non, en appuyant Scarlett dans ses décisions, en étant la seule également à croire en la valeur de Rhett. Un beau personnage que Scarlett n'apprécie pas comme elle le mérite bien que par moment on devine à quel point Melanie et son estime comptent vraiment pour elle malgré le mépris qu'elle affiche souvent à son égard.

Et enfin ce pauvre Ashley Wilkes, qui détonne par rapport aux autres jeunes gandins du voisinage car il semble être le seul à vraiment réaliser ce que la guerre signifie pour leur petit monde, ce qui fait qu'on le respecte davantage que des décérébrés comme les Tarleton, mais prisonnier d'une conception de l'honneur finalement bien pratique pour faire ce que l'on attend de lui. Un personnage faible, qui vit dans le passé, assez intelligent pour comprendre ce qui se passe et ses propres limites mais pas assez courageux pour en tirer les conséquences et y faire face, et qui comme Scarlett préfère vivre dans le rêve d'une relation potentielle qu'il sait impossible qu'apprécier vraiment ce qu'il a déjà. Là encore, il aurait été facile de n'en faire que le bellâtre de service sans consistance mais il se révèle plus profond.

De plus, par moment Margaret Mitchell se montre pertinente en pointant du doigt le rôle dans lequel on veut cantonner Scarlett et ses semblables, autorisées à user de leur charme sur les hommes quand elles sont en âge d'être mariées mais qui doivent vite se caser et devenir de respectables matrones. Charmer les hommes consistant le plus souvent à leur faire croire qu'elles les trouvent géniaux et uniques et à cacher qu'elles sont parfois plus compétentes qu'eux pour gérer un domaine. Des moments où l'on a envie d'applaudir Mitchell pour offrir un personnage féminin travaillé sans chercher à en faire un modèle bien lisse où rien ne dépasse, où l'on se dit que tout cela est finement observé...

Et puis il y a le reste, ce qui fâche. On peut se dire que le roman datant de 1936, il est normal qu'il y ait un décalage culturel mais même en 1936, il y avait déjà débat et l'adaptation, sans être irréprochable, s'était d'ailleurs efforcée d'atténuer les aspects les plus polémiques. Car Gone with the Wind, c'est aussi le point de vue d'un Sudiste qui soixante-dix ans après la Guerre n'a pas l'air d'avoir encaissé que les Noirs puissent avoir d'autre ambition ultime que celle de devenir esclave de maison, veuillent être libres, voter et n'envisage pas qu'ils soient même capables de se débrouiller tous seuls. On peut passer sur les réflexions racistes des personnages eux-mêmes puisque après tout, ce point est réaliste, mais le récit lui-même est par moment bien pénible, notamment toutes les Réflexions sur la Reconstruction du Sud. Certes, les profiteurs de guerre, la corruption de certains officiels Nordistes envoyés pour gouverner le pays, tout cela n'est pas aberrant, l'Union et ses citoyens n'étaient pas tous animés d'idéaux abolitionnistes, loin s'en faut. Il n'y a néanmoins rien pour contrebalancer l'idée que les seuls Noirs dignes d'estime sont ceux qui étaient heureux de leur sort avant la Guerre, ne voyaient pas l'intérêt d'être libérés et refusent d'être payés même après l'Armistice. Et si on loue leur loyauté, ils ne sont pas très malins non plus, de grands enfants, en somme.

Quant au choix de Mitchell de restituer leur parler, il est éreintant, surtout quand l'anglais n'ait pas la langue maternelle de la lectrice qui rédige ce texte, autant vous dire que le confort de lecture n'était pas à l'ordre du jour, et quand je dis lecture, je devrais plutôt parler de déchiffrage. Pour être juste, il faut tout de même souligner que Mitchell tente aussi de restituer l'accent yankee et celui des pauvres Blancs mais cela n'a pas la même ampleur. Il y a aussi le sujet du Ku Klux Klan: si les méthodes sont désapprouvées et leur efficacité contestée puisque cela incite surtout les Yankees à sévir et retarde le moment pour les Sudistes de reprendre le contrôle de leurs États, on sent que l'autrice ne remet pas en cause leurs motivations.

Alors on peut dire que le roman est instructif, qu'il est révélateur d'un état d'esprit, que même près d'un siècle après les événements décrits, le ressentiment n'est pas effacé et que la mentalité n'a pas évolué (et pas sûre qu'elle ait progressé tant que cela depuis) mais tout cela reste difficile à encaisser.

Gone with the Wind est donc sans arrêt tiraillé d'un côté et de l'autre, à la fois puissant avec des personnages mémorables et horripilant au point d'avoir envie de le lâcher. À l'image de son héroïne finalement, il est par certains aspects admirable mais il est rigoureusement impossible de l'approuver sans réserve.
potion préparée par Zakath Nath, le Dimanche 23 Août 2020, 23:45bouillonnant dans le chaudron "Littérature".